
Parce que j'ai senti le besoin impérieux de le recopier ici. Sans autres commentaires.
Un médecin à qui je parle de temps en temps me dit que je me suis peut-être mal ajustée à la vieillesse.
Faux, ai-je envie de dire.
En vérité, je ne me suis pas du tout ajustée à la vieillesse.
En vérité, j'ai vécu toute ma vie à ce jour sans croire sérieusement que je vieillirais.
Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les sandales en daim rouges à talons de dix centimètres qui depuis toujours étaient mes préférées.
Je ne doutais pas un seul instant que je continuerais à porter les créoles en or qui depuis toujours avaient ma faveur, les leggings en cachemire noir, les perles en émail.
Ma peau se chargerait d'imperfections, de ridules, et même de tavelures (tel est, à soixante-quinze ans, le diagnostic cosmétique qui me semblait réaliste) mais demeurerait pour l'essentiel inchangée, aussi saine qu'elle l'avait toujours été. Mes cheveux perdraient leur couleur d'origine mais je pourrais toujours y remédier en laissant un peu de gris autour du visage et en confiant à Johanna de chez Bumble et Bumble le soin de teindre le reste. Je verrais bien que les mannequins croisés lors de ces visites bisannuelles au salon Bumble et Bumble auraient seize ou dix-sept ans tout au plus, je n'aurais aucune raison d'interpréter la différence d'âge comme un échec personnel. Ma mémoire flancherait mais qui n'a pas la mémoire qui flanche. J'aurais plus de problèmes de vue sans doute qu'avant l'époque où j'avais commencé à voir le monde à travers un voile soudain de nuages faits, qu'on eût dit faits de dentelle noire et qui étaient en réalité du sang, résidu de plusieurs déchirures et décollements rétiniens, mais il ne ferait toujours pas le moindre doute que l'étais capable de voir, de lire, d'écrire, de traverser aux carrefours sans crainte.
Pas le moindre doute que tout cela n'était pas irrémédiable.
Quoi que fût "cela".
J'avais une foi absolue en ma capacité à surmonter la situation.
Quelle que fût "la situation".
A soixante-quinze ans, ma grand-mère a été victime d'une hémorragie cérébrale, s'est effondrée dans la rue, non loin de chez elle à Sacramento, a été transportée au Sutter Hospital et y est morte dans la nuit. Telle a été "la situation" pour ma grand-mère. A soixante-quinze ans, ma mère a appris qu'elle était atteinte d'un cancer du sein, a fait deux cycles de chimiothérapie, a été incapable d'en tolérer un troisième et un quatrième, a vécu néanmoins jusqu'à deux semaines de son quatre-vingt onzième anniversaire (le moment venu, c'est d'une insuffisance cardiaque congestive qu'elle est morte, pas du cancer) mais n'a plus jamais été vraiment la même. Certaines choses se détraquaient. Elle perdait de son assurance. La foule lui faisait peur. Elle n'était plus tout à fait à l'aise aux mariages de ses petits-enfants ou même, à vrai dire, aux repas de famille. Elle lâchait des remarques déroutantes, parfois même agressives. Quand elle est venue me voir à New York, par exemple, elle a déclaré que l'église épiscopale de St James dont la flèche et le toit en ardoises emplissent toute la vue des fenêtres de mon salon, que c'était l'église "la plus laide que j'ai jamais vue".
Quand sur sa côte à elle et à sa propre initiative, je l'ai emmenée voir les méduses à l'aquarium de Monterey Bay, elle est retournée à la voiture toute vitesse, au motif que les remous de l'eau lui donnaient le vertige.
Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait fragile.
Je comprends aujourd'hui qu'elle se sentait comme moi aujourd'hui.
Invisible dans la rue.
Cible offerte au premier véhicule venu.
Déséquilibrée au moment de descendre d'un trottoir, de s'asseoir ou de se lever, d'ouvrir ou de fermer la porte d'un taxi.
Intellectuellement mise en difficulté non seulement par de simples calculs arithmétiques mais par les informations les plus banales, l'annonce de perturbations dans le trafic routier, la mémorisation d'un numéro de téléphone, le plan de table d'un dîner.
"En fait, je me sentais mieux avec l'oestrogène" m'a-t'elle dit peu de temps avant sa mort après s'en être passée pendant des décennies.
Certes. Elle se sentait mieux avec l'oestrogène.
Telle aura été "la situation" pour la plupart d'entre nous.
Et pourtant:
Et cependant:
Malgré l'évidence:
Même si je sais bien que ma peau et mes cheveux, et même mes facultés intellectuelles dépendent de l'oestrogène que je ne possède plus:
Même si je sais bien que je ne porterais jamais plus les sandales en daim rouges talons de dix centimètres et même si je sais bien que les créoles en or, les leggings en cachemire et les perles en émail ne sont plus vraiment de mise:
Même si je sais bien que pour une femme de mon âge le simple fait de relever de tels détails physiques sera perçu par beaucoup comme le signe d'une inconvenante vanité:
Malgré tout cela:
Néanmoins:
L'idée qu'avoir soixante-quinze ans puisse se manifester sous la forme d'une altération radicale de la situation, d'un "cela" très différent, ne met que tout récemment venu à l'esprit.
Le bleu de la nuit - J. Didion